Alternatives citoyennes Numéro 15 - 22 mars 2005
des Tunisiens, ici et ailleurs, pour rebâtir ensemble un avenir
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Le 22 mars à Alger, le « grand jeu » de Bush et le « printemps arabe »
...Mais pas de « révolution des roses » au pays du jasmin !

 

L 'administration américaine et ses relais médiatiques nous mettent au parfum d'un « printemps arabe ». Pour nous, il aurait plutôt une odeur de poudre et de charogne mais d'autres, qui semblent avoir plus de flair, y reconnaissent l'arôme de la liberté.

Le 22 mars, à Alger, la Ligue des États arabes devrait analyser l'extraordinaire alchimie du magicien Bush qui en aura bien peu aspergé la Tunisie. Non, il n'y aura pas de sitôt une révolution des roses au pays du jasmin.

Le monde arabe semble en effet tiré de sa léthargique hibernation sous des régimes autoritaires et quelquefois portés à de sanglantes tyrannies. 22 pays arabes flanqués de contreforts islamo-asiatiques se laissaient sombrer dans le sommeil glacé, celui qui s'apparente à une longue hibernation, une de ces nuits épaisses et noires qui, pour les populations lasses, ne semblaient pas devoir connaître de matin. Mais, enfin, George W. Bush est arrivé !

Du moins, voilà ramassée en quelques mots la thématique de ce « printemps arabe » qui fait la glose des observateurs et alimente des coulées d'encre. Il est vrai qu'un certain nombre d'événements peuvent prêter à une lecture dans ce sens, aussi en surface que les analyses hâtives des experts de l'information dominante. Oui, l'Afghanistan s'est donné une Constitution, un Parlement et un pouvoir exécutif issus d'élections. Mais les Talibans sont aussi de retour, les attentats se multiplient, ignorés de l'occident - l'Afghanistan ne fait plus l'audimat, les sécessions confessionnelles se durcissent en autant de poches de résistance, Ben Laden et ses lieutenants courent toujours dans le Waziristan, tandis que fleurissent comme jamais les champs de pavot à la base de l'héroïne !

En Irak, des élections sans observateurs donnent un pouvoir à base communautaire sous haute militarisation américaine, dont ne peuvent même pas s'échapper les soldats italiens. Cela n'assure pourtant pas la sécurité des personnes. Plusieurs dizaines d'enlèvements par jour n'attisent pas le feu des projecteurs et Fallujah continue d'agoniser dans le secret.

Le royaume d'Arabie a joué aux municipales dans un carré balisé comme un jeu de dames, mais dont les femmes ont été exclues. C'est la loi du genre dans ce royaume !

À cette expérience politique homéopathique, se sont intéressés les segments les plus durs du wahabisme, de même qu'en Palestine c'est le Hamas qui plombera le prochain jeu électoral et, à coup sr, raflera la mise autant que les chiites se sont imposés en Irak. En Egypte, mieux vaut tard que jamais, le prochain président devrait être élu au suffrage universel direct. Si Moubarak ne semble rien avoir à redouter d'une compétition au dispositif super verrouillé depuis des décennies, ce sera sans doute l'occasion d'une démonstration massive de la présence islamiste.

Déjà au Liban, le Hezbollah, qui ne désarme ni au sens propre ni au figuré, s'impose comme une composante massive de la classe politique, avec un électorat de plus d'un quart de la population (visible). Il apparaît plus que quiconque garant de l'indépendance du pays - nonobstant ses alliances syriennes - car dans le monde arabe, indépendance et souveraineté ne prennent sens que contre les USA et leur chasse gardée Israël.

De Jordanie au Maroc, les élections ont démontré ou laissent pressentir une force majeure populaire et populiste, prête à intégrer victorieusement le jeu politique et à s'imposer par la loi des urnes, le mouvement islamiste. Car, entendu comme la seule loi de la majorité, le fonctionnement démocratique sert, dans les sociétés musulmanes peu formatées aux valeurs laïques, avant tout l'islam politique. En 1992, le suffrage confisqué en Algérie, les arrangements des islamistes avec le pouvoir aux dernières élections législatives marocaines, la victoire des chiites en Irak, sont un fort avertissement pour tous ceux qui emboîtent le pas à une démocratisation à l'américaine, d'autant plus qu'elle est menée au pas de charge. Ces élections confortent les mouvements les plus enclins à endosser la résistance identitaire aux normes occidentales.

Du reste, Washington en est si conscient qu'il conforte les « douces dictatures », ainsi qu'il le fait en Tunisie, avec au besoin une petite semonce au pouvoir par-ci (après les élections de novembre 2004), un coup de pouce à la société civile par-là ! Ainsi doivent se comprendre les satisfecits décernés au régime tunisien par le gouvernement de George W. Bush, tels qu'à l'occasion des visites du sous-secrétaire d'État adjoint pour le partenariat au Maghreb et Proche-Orient (dont l'ambassade à Tunis est le centre), Scott Carpenter, célébrant en février dernier les mérites démocratiques de la gouvernance tunisienne. Et la presse à l'afft de la moindre bénédiction s'attarde longuement sur d'autres compliments puisés jusque dans la bouche de George W. Bush.

Toutefois, pour faire bonne mesure, le sénateur républicain John Mc Cain, en séjour à Tunis, prête aussi l'oreille à la société civile tunisienne. Depuis mai dernier en effet, à l'initiative de l'ambassade américaine à Tunis, au centre culturel américain, de l'agence de presse Internews à l'Institut républicain américain (IRI), on admet à bonne école libérale journalistes, avocats, femmes, intellectuels, acteurs politiques tunisiens, tout le gratin des élites qu'on espère voir basculer dans le camp de Washington, ou détacher de la mouvance euroméditerranéenne.

Parmi les relais tunisiens ou arabes de cette démarche initiatique, l'Institut arabe des droits de l'homme et le centre Kaouthar de la femme arabe sont très coopératifs. Les « élu(e)s » de Washington y participent, par curiosité, avec ou sans sens critique, et quelquefois avec une once d'opportunisme ou tout juste la vanité flattée d'avoir été « remarqué(e) » par « la Maison Blanche » ! Du voyage aux USA à la perspective d'être choisi(e) comme animateur d'une hypothétique antenne de l'IRI à Tunis, voilà qui fait courir quelques un(e)s de nos démocrates.

Quelques dates rafraîchissent la mémoire. Mai 2004, leçon de déontologie journalistique au centre culturel américain. Juillet 2004, leçon électorale au Centre Kaouthar. Juillet 2004, leçon de professionnalisme journalistique d'Internews à Tunis. Février 2005, leçon de surf sur Internet d'Internews à Beyrouth, à laquelle étaient conviés les journalistes tunisiens, au local d'Ennahar, juste à la veille de l'assassinat de Rafic Hariri, quelle coïncidence !

Mais la Tunisie n'est pas privilégiée, loin s'en faut. Du Liban à la Kirghizie (élections en mars 2005) en passant par la Géorgie et l'Ukraine, des institutions américaines dont l'IRI, mais aussi le NED (National Endowment for Democracy) et le CEIP (Carnegie Endowment for International Peace) ..., sans parler de la Fondation Soros (oeuvrant surtout dans les pays de l'Est), formatent les esprits à la démocratie libérale.

S'il s'inscrit dans cet appel d'air, c'est-à-dire de réformes politiques à l'échelle du monde arabe, le mouvement démocratique tunisien se cherche encore à l'écart des parrainages et des instrumentalisations, d'où ses moindres performances et l'impression qu'il donne de n'exister, comme mouvement massif, de ne pouvoir mobiliser ou occuper la rue, qu'avec le renfort de formations islamistes ou de leurs sympathisants, ou qu'en agitant des mots d'ordre et engageant des combats qui intéressent au premier chef les islamistes.

Sur la question de la torture, des prisons et de l'amnistie générale, plus que quiconque ce sont tout de même les islamistes qui sont prioritairement concernés. La conscience de cette focalisation de toutes les énergies autour d'eux amènerait presque à conclure, certes de manière hâtive et réductrice, que le mouvement démocratique tunisien n'existe pour l'essentiel que par et pour eux et non pas pour contribuer à développer une culture et une citoyenneté démocratiques dans le détail de ses valeurs et de ses usages. Dès lors, comprise comme la seule loi de la majorité, une alternance démocratique obtenue par des élections régulières et transparentes devrait porter au sommet du pouvoir la mouvance ou le mouvement islamiste, dont le travail en profondeur, et quelquefois le martyre, ont gagné la société et tous les espaces réels et virtuels des débats et des combats.

Est-ce pour cela qu'après l'Union Européenne, les USA veillent à ne pas perturber une Tunisie certes engagée dans une zone de turbulences, mais pas encore dans l'oeil du cyclone, en tout cas encore à peu près équilibrée et plus en phase avec les valeurs de la modernité que n'importe quelle autre terre arabe, surtout en matière de statut de la femme (incomparable auprès de celui des algériennes voisines), ou de liberté de culte et tolérance à l'altérité ? D'autant que notre poussière de planète tunisienne est encore à l'écart du grand arc du pétrole d'Irak en Algérie, jusqu'au Niger miné d'uranium, comme elle est à l'abri des fractures communautaristes. Et puis, qu'est-ce que la Tunisie a à voir avec l'ossature chiite du Moyen-Orient, l'endiguement de l'Iran, auquel on voudrait opposer un contrepoids arabe ? En quoi est-elle concernée par la compétition autour de l'immense lac de pétrole moyen-oriental, domaine réservé des USA avant que dans une équivalente soif énergétique, les Chinois n'y posent leur lourde patte ?

Dans ce grand corps arabe aux organes vitaux, la Tunisie n'apparaît que comme l'appendice que nous sommes seuls à voir, le nez sur notre nombril, sans la moindre importance mais qui pourtant existe et à qui il ne faudrait pas flanquer une péritonite en la tripotant. Est-ce donc cela que s'est dit le grand manitou de Washington en concoctant son « printemps arabe », en somme : non, pas de révolution des roses au pays du jasmin ?!

 

Nadia Omrane
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