Alternatives citoyennes Numéro 3 - 10 juillet 2001
des Tunisiens, ici et ailleurs, pour rebâtir ensemble un avenir
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Jeu de rime entre littérature et dictature

 

« Il est formellement interdit de créer des chefs-d'oeuvre et absolument obligatoire d'adorer les chefs d'État... » (Jeune dicton en voie de développement).

Ce jeune dicton en voie de développement, comme il le dit lui-même, a été écrit par Salah Garmadi dans son recueil de poésies intitulé Nos ancêtres les bédouins. Depuis 1975, date de parution de ce recueil, les Tunisiens ont mis un point d'honneur à adopter ce dicton. D'ailleurs, peut-on parler de chef-d'oeuvre dans un pays où la création artistique et littéraire s'est atrophiée au fil des années ?. Comment envisager l'écriture dans un environnement privé de liberté d'expression ? Comment se faire entendre lorsqu'on vous coupe la langue ? Comment écrire si on vous coupe un à un tous vos doigts ?

Il ne faut pas s'étonner donc du décès de la littérature tunisienne. C'était une mort annoncée, un meurtre auquel nous avons tous assisté en témoins, sans avoir même tenté de lever le petit doigt, car il était déjà coupé.

Pourtant la littérature en Tunisie avait pris ses marques dans l'histoire du pays. On nous a toujours envié les quelques auteurs « précurseurs » que nous avons eus par le passé et qui ont marqué leurs générations. Chebbi, Douaji, Messaadi ne sont-ils pas tunisiens ? Et les autres alors, qu'en est-il d'eux ? J'avoue que jusqu'aux années 90, il y avait de quoi être fier. Beaucoup de noms sont à retenir : Hédi Bouraoui, Salah Garmadi, Moncef Ghachem, Majid El Houssi, Sophie El Goulli, Chems Nadir, Nacer Khemir, Tahar Bekri, Amina Saïd, Fawzi Mellah, Emna Bel Haj Yahia, Aroussia Nâlouti, Alya Tabiî, Fadila Chebbi, Nefla Dahab et j'en oublie. Dans cette période notre littérature avait rejoint les préoccupations des autres auteurs du monde arabe, avec une réflexion et des réalisations originales surtout dans la recherche d'un ajustement entre les deux cultures et les deux langues que sont l'Arabe et le Français.

Dans les années 90, où tous les espoirs semblaient permis pour la constitution d'une véritable littérature capable de se nourrir du réel pour s'ouvrir à l'universel, l'histoire politique de la Tunisie freine brutalement ce mouvement ascendant. Au terme de ce parcours, succombant à tous les sombres pronostics, il apparaît que la littérature tunisienne a entamé la dernière phase de son extinction. Elle n'a pas pu tenir tête à l'idéologie totalitaire au pouvoir, qui a su si bien restreindre toutes les marges de manoeuvre et d'expression. Pour cela, la littérature tunisienne est désormais obligée de s'expatrier pour se faire entendre. Depuis, peu sont les écrivains talentueux qui résident encore dans leur pays natal. Rares sont ceux qui peuvent y créer en toute liberté et en toute sérénité. Les plus opiniâtres à rester ancrés dans leur sol sont souvent acculés à prendre à leur tour le chemin de l'exil, sous peine de disparaître à l'ombre des geôles.

Que reste-t-il donc du paysage littéraire en Tunisie ? Quelques bons auteurs par-ci par-là, aux productions sporadiques, d'autres, moins bons, aux styles incertains et boiteux (le « pola-roman » ou je ne sais quoi d'autre) et présentés dans des éditions pas très engageantes. Et comble de l'ironie, l'un des plus importants défenseurs de la littérature tunisienne se trouve être un Français, un certain Jean Fontaine. C'est mieux que rien me diraient certains, moi je dirais que c'est bien dommage.

Pour conclure, je finis sur une citation du journaliste et romancier Didier Daeninckx : « l'écriture, c'est la pensée en mouvement ». Si en Tunisie plus personne n'écrit, c'est uniquement parce que la pensée a été muselée et ligotée. Mais c'est bien pire encore, car la pensée libre en Tunisie est complètement en voie d'extinction. Ce n'est pas étonnant de ne pas avoir pu découvrir un Tahar Ben Jelloun, un Amin Maalouf ou un Kateb Yacine parmi nos auteurs tunisiens. D'ailleurs plus les auteurs sont rares en Tunisie, plus les lecteurs le sont. Mais ça, c'est une autre histoire.

P.-S.1 Mille mercis à Garmadi pour son dicton et pour les Conseils aux miens après ma mort ;
P.-S.2 Mille excuses aux « bons » auteurs que j'ai pu oublier ou que je ne connais pas ;
P.-S.3 Mille injures à ces professeurs universitaires qui se donnent des prix littéraires entre eux en nous faisant croire que ce qu'ils font c'est de la littérature ;
P.-S.4 Mille insultes à ces étrangers qui présentent des réalités mensongères sur la situation en Tunisie.

 

Menteur
L'auteur est étudiant, membre du groupe Takriz.
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