Alternatives citoyennes Numéro 1 - 26 avril 2001
des Tunisiens, ici et ailleurs, pour rebâtir ensemble un avenir
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Démocratie
Il faut désétatiser l'information !

 

En ce mois de célébration de la journée mondiale de la liberté de la presse et 45 ans après l'indépendance du pays, il est impérieux de nous demander aujourd'hui pourquoi notre paysage médiatique et journalistique s'est subitement affadi. Comment tous ces espaces de débats et d'expression qui assouvissaient notre curiosité et notre soif d'apprendre, ont-ils été réduits à néant ? Comment toutes ces belles et étincelantes plumes qui reflétaient à merveille la fine fleur de cette Tunisie ouverte et moderne en soient condamnées à l'exil sous toutes ces formes ou astreintes à une conversion professionnelle forcée ? Et le comble aujourd'hui, voilà que toute opinion contraire, toute analyse qui tranche avec cette uniformité ambiante qui règne, devient l'objet de méfiance et d'attaques, parfois des plus abjectes humiliations...

Au même moment, des pays voisins s'ouvrent au pluralisme des idées et au débat contradictoire, et des Tunisiens, de plus en plus nombreux, ont recours aux nouvelles technologies de communication via la « clandestinité immatérielle », pour s'informer et exercer leur citoyenneté. Mais comment sommes-nous arrivés à un tel degré d'indigence du débat d'idées et de discrédit de nos médias ?

Je me permets de réitérer l'idée que le principal obstacle à l'épanouissement de notre presse résulte de cette mainmise pesante et étouffante de l'État - mais aussi de tous ceux qui s'expriment en son nom - sur tous les rouages de l'information et de la circulation des idées. En plus du secteur de l'audiovisuel complètement sous la tutelle de l'État, le secteur de la presse écrite qui, en théorie, est censé être autonome, n'échappe pas pour autant à son emprise. Il en est ainsi du droit de faire paraître un titre, d'accéder aux sources de l'information, de mettre en circulation le journal via les sociétés de distribution, de tirer profits de la manne publicitaire, des abonnements, de bénéficier des subsides de l'État.

Dans tous les cas, le propriétaire d'une publication se trouve assujetti à un « code de bonne conduite » non écrit, constitué de variables - explicites mais aussi implicites - dictées par des contingences politico-personnelles du moment. Tout directeur de journal - quelle que soit la nature de la publication qu'il dirige - doit nécessairement être à l'affût des interprétations possibles qui découlent de l'application officielle de ce code à un moment précis. Il doit, ce faisant, faire preuve de beaucoup de flair pour naviguer dans ces eaux troubles. Et tout risque de chavirement entraîne de lourdes sanctions qui peuvent tout autant être directes, comme l'interdiction de paraître, qu'indirectes, comme le refus de la société de diffusion de distribuer le journal ou, carrément, la fermeture de la pompe publicitaire ou la résiliation des abonnements. Dans un tel environnement, la surenchère, la flagornerie d'un côté, la désinformation et les effets contre-productifs de l'autre, sont légion, et les notions de « privé » et de « public » ou encore, de presse « indépendante » ou « d'opposition », se trouvent diluées dans cette étatisation rampante de la société. Et à partir de ce constat, toute approche légaliste basée sur une énième refonte des dispositions du code de la presse s'avère d'une totale inefficacité si l'on ne circonscrit pas au préalable, pour les mettre à nu, tous ces mécanismes invisibles de censure et d'autocensure, engendrés par ce « code de conduite ».

En conséquence, pour qu'une volonté s'exprime aujourd'hui pour faire évoluer ce secteur en stimulant le débat d'idées contradictoires et en renouant avec cette presse plurielle et captivante, il faut, au préalable, nous défaire à jamais de ce système particulièrement pernicieux en nous employant à désétatiser l'information. Autrement dit, il est inadmissible aujourd'hui que ceux qui parlent et agissent au nom de l'État se permettent de régenter l'information, la presse et les journalistes à leur guise. Des dispositions légales, mêmes les plus libérales en cette matière, ne peuvent produire les effets escomptés en l'absence de structures de contre-pouvoir à même de se déployer en toute quiétude pour arrêter et dénoncer les dérapages, d'où qu'ils viennent.

Et dans cette perspective, il devient urgent d'envisager la création d'une structure de la communication qui soit réellement l'émanation de la société et non de l'État, à qui reviendra le droit d'organiser et de protéger ce secteur contre toute forme de mainmise. Elle veillera scrupuleusement à la protection de la liberté de communication, à l'éthique et la déontologie qui découlent de l'exercice de cette liberté, et statuera sur tout abus ou manquement commis par l'administration ou le privé en cette matière. Une telle structure devra comprendre des personnes élues par toutes les représentations des corporations qui exercent dans ce secteur. Elle devra bénéficier de toute l'indépendance mais aussi de la transparence nécessaire tant dans son fonctionnement que dans la prise des décisions. Autrement dit, l'autorité, la compétence et le rayonnement de cette structure indépendante à créer dépendra en premier lieu de la légitimité qu'elle acquerra aux yeux des citoyens, et non de l'État. Or, il ne fait pas de doute, au regard de la configuration actuelle du secteur des médias et de la communication, que l'État demeure encore le principal, sinon l'unique acteur. Et toute la question qui mérite d'être posée est de savoir si, à la longue, la société à travers toutes ses composantes citoyennes, peut se mouvoir et se développer en dehors des structures de l'État pour gérer et organiser ce secteur vital de la vie sociale.

En attendant, la première manifestation de cette volonté de désétatisation pourrait déjà provenir de la suppression du régime des récépissés, en permettant à toute personne qui en a fait et qui en fera la demande de se voir accorder aussitôt le droit de publier son journal.

Une chose est sûre : il importe d'accepter et de concrétiser l'idée que le monde de la communication et de la presse ne peut s'épanouir que dans un espace public où l'État coexistera avec la société et non dans une société complètement absorbée par l'État.

Pour conclure, il me paraît tout autant nécessaire, en ce jour de commémoration, de rappeler ces titres prestigieux, comme Le Phare, Er-raï, Le Maghreb, le dernier en date 7 sur 7, et bien d'autres, qui avaient été la préfiguration de cette Tunisie plurielle, tolérante et intelligente à laquelle nous restons toujours attachés. Il importe aussi de nous remémorer l'action de ces journalistes et intellectuels de renom qui exprimaient avec verve et pugnacité toutes nos attentes, qui secouaient nos esprits tout en les éclairant par leurs plumes acerbes et alertes. Je voudrais leur adresser une pensée affectueuse, pleine de reconnaissance pour leurs actions audacieuses, particulièrement à celles et ceux qui ont été acculés à un exil - sous toutes ses formes - faute de pouvoir exercer leur métier selon leur conscience et leur éthique, et principalement, à notre ami Kamel Labidi, à qui je souhaite vivement son retour proche parmi nous.

 

Larbi Chouikha
Universitaire. Tunis.
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