Alternatives citoyennes Numéro 16 - 15 juin 2005
des Tunisiens, ici et ailleurs, pour rebâtir ensemble un avenir
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Du processus de Barcelone au Grand Moyen-Orient
Le mouvement démocratique tunisien entre la conduite d'échec et le monitoring étranger

 

D ans un contexte de chassé-croisé d'intérêts entre pays du Nord, le mouvement démocratique tunisien, marqué depuis quelques années par une conduite d'échec, s'en remettra-t-il au monitoring étranger pour dégager au bulldozer une trouée vers l'avenir, avant que l'ensemble des archaïsmes politiques et culturels ne mettent définitivement notre pays en dehors de l'histoire ? Sur un exemple précis, celui du positionnement d'un cercle d'intellectuels et de diplomates (réunis à un colloque de l'Association des études internationales) ainsi que d'une partie de la classe politique, voici comment semble s'appréhender ce qui apparaît comme un tournant historique pour la Tunisie.

« Certains projets de l'administration américaine confirment la thèse qu'elle poursuit son MEPI (Middle-East Partnership Initiative ou Initiative pour le Grand Moyen-Orient), en dépit de ce qui a été retenu dans le cadre du G8. À titre d'exemple, je cite le projet Mc Caine-Lieberman actuellement soumis au congrès américain intitulé Advance democratic value adressed to non democratic countries... Ce projet de loi concerne les missions diplomatiques américaines, auxquelles il s'agit de donner de plus grandes prérogatives pour que ces missions, dans le cadre géopolitique visé par le projet, soient plus entreprenantes et de façon à ce qu'elles puissent rentrer plus directement en contact avec la société civile, particulièrement les partenaires individuels, et pour qu'elles puissent également entrer dans les universités directement en contact avec les étudiants, ainsi incités à la critique des systèmes et des régimes en place... Si ce projet aboutit, il posera d'énormes problèmes en relation avec la Convention de Genève de 1961 sur les règles diplomatiques imposant aux missions diplomatiques de ne pas s'ingérer dans les affaires intérieures d'un pays ».

Telle était l'inquiétude exprimée mercredi 13 avril à la tribune de l'Association des études internationales, par un professeur de sciences juridiques de l'université de Tunis, M. Bouachba, au cours d'une séance où s'analysaient le rôle de la Ligue des États arabes, les réformes politiques dans ces pays et les initiatives croisées de l'Union européenne et des USA.

Pédagogie démocratique

Venu à la suite de longs développements sur le contexte géopolitique et stratégique qui explique ce genre d'initiative, ce projet de loi semble être en retard sur ce qui s'entreprend réellement depuis plusieurs mois, comme approches de la société civile tunisienne par des professeurs de démocratie oeuvrant dans le cadre d'ONG américaines liées au Département d'État ou au Parti républicain, ou directement en synergie avec l'ambassade américaine à Tunis. Nous renvoyons à de précédents articles d'Alternatives citoyennes (numéro 15 et numéro 13), où nous donnions quelques éléments d'information sur cette nouvelle pédagogie américaine par le NED (National Endowment for Democracy) ou l'IRI (International Republican Institute) ou encore dans le cadre de l'agence de presse Internews. Voilà d'ailleurs qu'Internews propose aux journalistes de nos contrées des subventions pour lancer leurs propres entreprises de presse, tout en tenant colloque aseptisé à Tunis au mois de mai sur le journalisme électronique, dans la suite d'un atelier de travail similaire tenu à Tunis en juillet 2004 et à Beyrouth en février 2005 au local du quotidien Ennahar, dont l'éditorialiste Samir Kassir vient d'être assassiné.

En dehors de la presse et des journalistes, les femmes sont une des cibles privilégiées de l'administration américaine : en juillet, des femmes « leaders d'opinion » étaient conviées par l'IRI à Tunis à une leçon de pratique électorale avant les élections de novembre 2004. Tandis qu'à la fin mai, les femmes chefs d'entreprises du monde arabe étaient les invitées du MEPI à Tunis pour un recyclage entreupreneurial. Enfin, les universitaires, dont certains doivent à des instituts américains prestigieux la publication de leurs thèses ou autres essais et la tournée de conférences promotionnelles, se voient ouvrir des portes plus larges que ne leur offraient il y a quelques années le défunt CEMAT (Centre d'études maghrébo-américain à Tunis), que boudaient les chercheurs tunisiens tiers-mondistes, homologue de l'IRMC (Institut de recherche sur le Maghreb contemporain). Car après tout, les fondations européennes encadrant et finançant la recherche universitaire locale font-elles autre chose que cet endowment (parrainage) des think tanks américains ?

Toutefois, l'Ukraine, l'Azerbaïdjan, la Georgie, la Kirghizie ou le Liban, font l'objet d'attentions très supérieures à celle prévalant en Tunisie. Des témoignages d'observateurs, notamment l'émission de Daniel Schneidermann, Arrêt sur images, ont fait leurs gros plan sur les méthodes et la logistique, surtout financière, d'une démocratisation au pas de charge. Dans les pays du Grand Moyen-Orient, les initiatives de l'administration américaine restent inachevées, contrariées ou détournées en « initiative pour le progrès » par l'Union européenne et l'ensemble du G8. Aussi, la montagne du premier Sommet de l'avenir de Rabat, n'aura-t-elle accouché que d'un avorton de projet de réformes. Car, d'une part, l'Europe (principalement la France, nous dirons la Chiraquie) bloque le mouvement quand elle n'est pas de la partie et joue à la mouche du coche. D'autre part, il est jeté sur tout projet américain le discrédit, celui issu du péché originel d'impérialisme dont sont entachés, après la guerre froide, les États-Unis.

À l'évidence, la guerre d'Irak n'aura fait qu'amplifier ce discrédit et le soupçon s'étend à la mort d'Arafat (quelle magnifique aubaine que cet empoisonnement !) suivie de celle de Rafik Harriri, délictueux ami de la France, mort sur laquelle s'improvise la révolution du cèdre, l'évacuation du Liban par la Syrie, mais, en aucun cas, celui du Golan !

Un appel d'air

Dans la salle, au bout de 3 jours de débats autour du thème de l'heure, à savoir les réformes démocratiques dans le monde arabe (la thématique du colloque sur 10 ans de processus de Barcelone ayant été bien subvertie) les esprits s'excitaient. Il y avait là d'anciens diplomates et le gratin de l'université tunisienne, ainsi que de nombreux journalistes.

Le débat s'écartelait entre la dénonciation du parti pris israélophile de la politique américaine au coeur du projet de Grand Moyen-Orient (qui dès après Oslo avait déjà germé dans l'esprit de Shimon Perès) et la dénonciation de « l'israélisation de la politique européenne ». Ahmed Raouf Ounais, ancien diplomate et acteur désormais reconnu de la société civile (il est membre de l'ID, ou Initiative Démocratique), tout en examinant le nouveau concept de « sécurité compréhensive » qu'une Europe des 25, forcément de moindre sensibilité méditerranéenne et alertée par les menaces terroristes, met au point, s'indignait de la réunion du 14 avril du Conseil d'association israélo-européen à Jérusalem, reconnue ainsi comme la capitale de l'État d'Israël par l'Union européenne, au mépris de la résolution du Conseil de sécurité de l'ONU.

Toutefois, l'Union européenne, soulignait l'ancien ambassadeur, a mis au point des plans d'actions pour sa marge sud-méditerranéenne, et celui concernant la Tunisie place en première ligne les réformes institutionnelles, la lutte contre la corruption arrivant en sixième position. Dans la salle, les élites pourtant se montraient très désabusées devant la mollesse de l'interventionnisme européen, surtout après 10 ans de processus de Barcelone. Fallait-il pour autant se jeter dans les bras de l'ami américain ?

Directrice de recherches à l'IREMAM-CNRS (Aix-en-Provence), Isabelle Picard remit les pendules à l'heure des logiques ultralibérales qui sous-tendent ces vertueux projets américains de démocratie au Grand Moyen-Orient. Elle fit la démonstration d'une hégémonie américaine, cassant l'Irak au profit de spadassins prébendiers se partageant les dépouilles selon des intérêts communautaristes, tandis que des polices privées mercenarisées gardaient les champs de pétrole et les quelques infrastructures rentables.

Elle dit la place du Liban dans ce jeu de dominos, d'où seules les populations se retrouveraient mises en échec dans leur demande d'un vrai développement solidaire, contre toutes les injustices et contre tous les archaïsmes. La suite des événements au Liban, les multiples attentats, les combines électoralistes conduisant à une profonde désaffection du politique (30% de taux de participation aux élections), donnent raison à ceux qui n'ont jamais cru à une révolution du cèdre !

Dans ce désordre mondial, dont seules les puissances dominantes restent les maîtres du puzzle, Mme Picard montra, à propos du Liban, comment s'y sont croisés les agendas sécuritaires stratégiques de la France et des USA. Le retournement de la France, se ralliant à la hâte à la charge américaine contre la Syrie, en dit long sur une compétition serrée depuis que, du Proche-Orient à l'Atlantique et jusqu'au Golfe de Guinée, les USA chassent sur le pré carré français !

Manoeuvres croisées

Les populations de ces régions et leurs avant-gardes éclairées (ou non), vont-elles se retrouver dans ce chassé-croisé d'intérêts dont elles escomptent une once de profit ? Pour l'heure, les attentes investies dans le processus de Barcelone sont retombées : depuis quelques années, en effet, l'élargissement de la « vieille Europe » vers son Orient judéo-chrétien a reporté l'ensemble des subventions européennes vers les PECO plutôt que vers le Maghreb (on estime à six à huit euros par habitant et par an l'aide européenne au Maghreb contre vingt à trente fois plus pour les PECO). En dehors de projets de la Banque européenne d'investissement, d'accords commerciaux ou d'investissements bilatéraux, et surtout d'accords militaires, que peut encore donner l'Union européenne actuellement dans la tourmente ?

En revanche, l'Amérique conquérante peaufine avec chaque pays du Maghreb son partenariat commercial. Le Maroc en a déjà signé l'agrément, l'Algérie est engagée dans le protocole du TIFA et la Tunisie, depuis la visite du Président Ben Ali aux USA, grappille quelques avantages commerciaux.

À l'évidence toutefois, et à la déconvenue du Maroc, c'est l'Algérie qui excite l'appétit américain, avec l'installation d'une ingénierie pétrolière, les premiers travaux d'une autostrade d'est en ouest devant même rejoindre Casablanca, l'installation d'une base d'écoute à Tamanrasset.

Car il va de soi que la lutte antiterroriste (ici contre le GSPC) reste la priorité d'une stratégie américaine souvent en compétition (cf. la visite de Michèle Alliot-Marie en Algérie), quelquefois en synergie, avec les manoeuvres françaises dans le région. Enfin, la Mauritanie d'un côté, de l'autre surtout la Libye (dont le pétrole fut mis en vente aux enchères à Londres il y a trois mois) sont les terres promises à la conquête américaine.

Une opposition groggy

Voilà le contexte d'un redéploiement du libéralisme économique sur pilotis militaires, qui cadre l'advocacy (le plaidoyer) démocratique américain au Maghreb. L'opposition tunisienne prend, ft-ce à son corps défendant, toute la mesure de cette opportunité que constitue le coaching américain vers des réformes politiques dans la région.

Jusqu'à présent, aucune véritable dynamique unitaire durable n'a résisté aux rivalités personnelles et aux manoeuvres politiciennes nourries quelquefois d'opportunismes. Ce n'est pas faute d'avoir essayé de constituer des formations politiques ou des fronts structurés dignes de ce nom, surtout de la part des militants glissant d'attentes en désillusions. Mais les quartets n'ont guère porté de carré d'as, les tiercés n'ont jamais été gagnants et l'ID n'a pas toujours montré de suite dans les idées.

La dernière initiative unitaire en vue des élections municipales a fini tristement et prestement - « trois petits tours de pistes », commentait la journaliste de l'AFP - et pas seulement sous les coups de boutoir d'un pouvoir obtus, désespérant d'autisme. Un des leaders lucide décrivait même une opposition « groggy ».

À côté de ces formations politiques en KO technique, seul le mouvement associatif montre du punch, notamment sur la question de la libération des prisonniers politiques. Une grande partie (une majorité ?) de ses acteurs sont des islamistes dans la mouvance d'Ennadha canal historique ou de ses dissidents. Bien que cette dernière composante du champ politique étale aujourd'hui ses grenouillages et ses divisions sur Internet, elle reste la force qui compte, et que les USA semblent bien déterminés à intégrer, pour tout ou partie, dans le jeu électoral. Car les USA ne semblent comprendre la démocratisation qu'en termes de bonne gouvernance managée par les urnes, le petit doigt trempé d'encre validant des suffrages d'analphabètes.

Et l'on verra, peut-être, une démocratisation formelle réduite à quelques mécanismes, associée à une Charte arabe des droits de l'homme et/ou à un juridisme charaïque auxquels les Tunisiennes, filles et petites filles du Code du statut personnel seraient immolées ! On imagine déjà le renvoi à leurs foyers des citoyennes travailleuses, remède au chômage et à une restauration de la morale publique ! Voilà l'angoisse qui habite désormais tous ceux qui militent pour les droits et la dignité des femmes.

Dans son obsession à déstabiliser le totalitarisme de l'État-parti, le mouvement démocratique tunisien acceptera-t-il de se retrouver embedded (encapsulé) dans cette colonne américaine pour le GMO ? Une ou deux formations politiques sont en tout cas tentées depuis longtemps par une alliance avec les islamistes, et pourraient s'orienter davantage vers cette direction. Dans l'air, il pourrait bien y avoir quelques approches entre le pouvoir actuel et le mouvement islamiste. Ce dernier, en sa principale formation Ennahdha qui vient de fêter son 24e anniversaire en se fendant d'un long communiqué, propose même, de la centralité qu'il se croit aujourd'hui en mesure d'occuper avec le double aval européen et américain, une réconciliation nationale.

Est-ce bien le mieux qui pourrait advenir aux Tunisiens auxquels, bien entendu et comme d'habitude, on ne demande pas leur avis ?

 

Nadia Omrane
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