Alternatives citoyennes Numéro 4 - 8 octobre 2001
des Tunisiens, ici et ailleurs, pour rebâtir ensemble un avenir
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Élection présidentielle 2004 : un peu de décence S.V.P. !

 

Ça y est, c'est parti. Sous « la forte pression de la base destourienne », le Comité central du RCD a franchi le pas, et de quelle manière ! Une session spéciale, très spéciale même, s'est tenue le 26 septembre 2001 et a appelé le président Ben Ali - qui le sera jusqu'en 2004 du fait de son élection en 1999 pour un mandat de cinq ans - à se représenter à l'élection présidentielle prévue pour 2004. Ce serait pour un quatrième mandat, non prévu par la Constitution, qu'il faudrait donc réviser !

Rappelons quelques points de repères :

a) Dans la déclaration du 7 novembre, Ben Ali avait annoncé qu'il mettait immédiatement fin au système de présidence à vie instauré un peu plus de dix ans auparavant par Bourguiba. La présidence à vie de Bourguiba avait donc permis à Bourguiba de gouverner, ou plutôt de régner, entre 1976 et 1987, soit 11 ans...

b) Ben Ali a exercé le pouvoir présidentiel de 1987 à 1989, en tant que successeur de Bourguiba (il était son Premier ministre), puis il a été élu président pour un premier mandat (1989-1994), puis pour un deuxième mandat (1994-1999), puis pour un troisième mandat (1999-2004), en cours aujourd'hui. En 2004, Ben Ali aura été président de la République durant 17 ans. En cas de nouveau mandat de cinq ans (2004-2009), il aura occupé les fonctions de chef de l'État durant 22 ans...

c) La Constitution tunisienne, depuis l'accession de Ben Ali au pouvoir en novembre 1987, a été révisée à plusieurs reprises, notamment et en prévision de l'échéance électorale de 2004, par l'introduction du référendum populaire comme moyen de réviser la Constitution.

Voilà donc, les choses sont claires : l'introduction du référendum préparait le terrain à l'échéance de 2004. Notre propos n'est pas aujourd'hui de débattre sur le fond de la question de la candidature de Ben Ali en 2004, ce sera fait en temps opportun. Ce que nous nous contentons de dire ici et maintenant, c'est qu'il est inadmissible, intolérable, qu'une élection présidentielle prévue dans au moins 3 ans soit posée aujourd'hui. Le pays n'a-t-il pas transformé le chef de l'État, dès maintenant, en candidat du RCD ? Dans les trois années à venir, faudra-t-il le traiter en président ou en candidat RCD à la prochaine présidentielle ? Et lui, comment se comportera-t-il : en ceci ou en cela ?

Parlons toujours de décence, parce que c'est de cela que nous voulons parler. Est-il normal qu'une campagne organisée (apparemment très mal) pour appeler Ben Ali à se représenter en 2004, ne juge même pas utile d'appeler d'abord à une révision constitutionnelle qui constitue un préalable ? Comment se fait-il que la « société civile » appelle Ben Ali à se représenter en 2004 sans même prendre la peine de faire référence à une indispensable et préalable révision constitutionnelle ? Qu'est-ce à dire ? La « société civile » ignore-t-elle la Constitution et ses dispositions ? Ou bien considère-t-elle que ces détails ne sont que des détails, justement ? Tous ces « appels à la candidature du président Ben Ali » qui ne font même pas allusion à une révision constitutionnelle ne donnent-ils pas raison à celles et ceux qui ont considéré ces appels ainsi énoncés comme des appels à la violation de la Constitution et passibles de poursuites judiciaires ?

Cette campagne est indécente. Elle soulève l'inquiétude mais aussi une sorte d'écoeurement et de dégoût car enfin, on présente ces appels à la candidature de Ben Ali en 2004 comme provenant de la « société civile », de « toutes les couches sociales », de « toutes les catégories socioprofessionnelles », de « toutes les régions du pays »... Est-ce à dire que celles et ceux qui n'ont pas lancé ou participé à ces appels ne font pas partie de la « société civile » ? Est-ce que le ridicule tue ? Heureusement que chez nous, en Tunisie, le ridicule ne tue pas, sinon il n'y aurait plus de Tunisiennes et de Tunisiens, et depuis belle lurette...

Dans un « chapeau » sur les « élections présidentielles de 2004 », le quotidien tunisien Le Temps du vendredi 28 septembre croit pouvoir cultiver le ridicule en écrivant : « pressé par une demande explicite de plus en plus large, le RCD a fini par traduire la volonté de sa base et de ses structures en désignant le Président Zine Abidine Ben Ali, Président du RCD et chef de l'État, comme son candidat aux présidentielles de 2004 »... Le « chapeau », dont l'auteur ne semble pas se distinguer pas sa pertinence, ajoute que « cette décision du RCD prend les proportions d'un événement national de premier ordre qui a relégué au second plan l'actualité internationale qui secoue - depuis le 11 de ce mois - le monde entier »...

Continuons dans le chapitre du ridicule qui, heureusement, ne tue toujours pas. Dans le même numéro du quotidien Le Temps, on a fait appel à un personnage quasiment inconnu en Tunisie mais qui est président du Conseil supérieur de la communication (CSC) (dans les pays démocratiques, il s'agit d'une autorité importante, respectable et reconnue). Ce président donc, un certain Ridha Methnani, déclare tout de go que « la Tunisie d'aujourd'hui a su faire son choix »... Ce personnage ne manque pas d'audace : à le croire, la Tunisie, et non pas la base du RCD, a déjà fait son choix... C'est à penser qu'il n'y aurait même plus besoin d'appeler les Tunisiennes et les Tunisiens à voter en 2004 puisque la Tunisie a déjà fait son choix... Quand ce personnage, qui est un universitaire, donne une interview de plus de soixante-dix lignes sur ce sujet, qui semble le passionner ou pour lequel on l'a mobilisé, et ne croit pas utile de dire un mot sur la nécessaire révision constitutionnelle, on reste sans réaction... Pour le reste de ces soixante-dix lignes, retenons que le sommet de la platitude, du discours dithyrambique, n'est, semble-t-il, jamais atteint... Lisez donc : « le Président Ben Ali, par son patriotisme, sa sagesse, sa clairvoyance, sa compétence, sa détermination, son efficacité, sa pondération, sa sensibilité, son humilité et par bien d'autres qualités humaines, cristallise à merveille l'idée que les Tunisiens se font de l'homme qui préside à leur destinée ». Neuf très grandes qualités (qui dit mieux ?) sont énumérées, et on ajoute (on ne sais jamais : on en a peut-être oublié une !) « et bien d'autres qualités humaines »...

L'indécence n'a pas de limites : toute la Tunisie appelle Ben Ali à se représenter en 2004 ? Mais enfin, à ce que je sache : les partis de l'opposition légale (Ettajdid, l'UDU, le MDS, le PSL, le PDP...) n'ont pas lancé d'appels à la candidature de Ben Ali en 2004... Les partis de l'opposition non reconnue, avec ses différentes sensibilités, ne l'ont pas fait non plus... La centrale syndicale, l'UGTT, qui occupe une place centrale dans l'échiquier sociopolitique du pays, n'a pas lancé non plus d'appel en faveur de la candidature de Ben Ali... Les associations indépendantes - l'Union Générale des Étudiants de Tunisie (UGET), la Ligue tunisienne des droits de l'homme (LTDH), l'Association des Femmes Démocrates (ATFD), les organisations du Barreau de Tunis (Ordre des avocats, Association tunisienne des jeunes avocats)... - ne participent en aucune manière à cette campagne. Qu'est-ce à dire ? Que tout ce beau monde, qui est là, présent, militant, actif, ne compte pas ? Qu'il ne fait pas partie de la « société civile », de « la Tunisie », pour reprendre les termes du peu fameux universitaire interviewé par Le Temps ?

Soyons sérieux. Cette affaire, les élections de 2004, constitue une étape extrêmement importante pour notre pays et ce, dans tous les cas de figure. C'est une affaire qui ne doit pas être traitée à la légère, ni du côté du pouvoir, ni du côté de l'opposition... La question centrale qui devrait retenir l'attention de toutes et de tous, des démocrates en tout cas, c'est celle de la transition démocratique, c'est la nécessité du passage d'une situation où la vie publique et politique est bloquée par des législations, des pratiques, des usages, bref un système donné qui perdure depuis des années, à une situation nouvelle qui libère les énergies, qui lève les obstacles et les contraintes à la pensée libre, à la libre expression, au véritable pluralisme, à un système démocratique d'information, au respect des libertés individuelles et publiques et au respect des droits de l'homme.

Pour l'instant, revenons au ridicule qui ne tue pas, heureusement pour tous... Les quotidiens tunisiens ont publié, tous ensemble comme il leur a été ordonné, une première liste de cellules destouriennes, d'associations locales ou régionales de ceci ou de cela, appelant Ben Ali à la candidature. Cette liste, la première sans doute de dizaines d'autres qui suivront, laisse rêveur. On découvre qu'à Tataouine, il y a 25 cellules destouriennes... Voilà probablement un record pour une petite ville ou même pour un petit gouvernorat. Parmi ces organisations, notons «  la chambre régionale des professionnels » de Tataouine ! Combien d'adhérents, s'il vous plaît ? De même, figurent sur la liste quelques « associations pour la conservation du Coran » (mais oui !), celles de Bembla, de Hammam-Sousse, et, pêle-mêle, l'Association du club de football de M'Dhillla, la chambre régionale des auto-écoles de la même localité, et pour revenir à Tataouine, n'oublions pas -  et c'est véritablement sciant - la chambre régionale de menuiserie générale et, toujours à Tataouine, Ben Ali a obtenu un soutien en or, celui de la chambre régionales des bijoutiers...

 

Salah Zeghidi
Syndicaliste. Tunis.
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