Alternatives citoyennes
Numéro 5 - 23 novembre 2001
Syndicalisme
Manifeste
Plate-forme syndicale pour la réhabilitation de l'UGTT
(traduction de l'Arabe)

 

Cette plate-forme est une initiative prise par un groupe de figures du mouvement syndical tunisien, attachées à l'UGTT, à son autonomie et au rôle social et national qu'elle a toujours joué. Le regroupement amorcé sur la base de l'analyse et des positions exprimées dans cette plate-forme est d'ores et déjà en train de s'élargir à des syndicalistes de divers secteurs et diverses régions.

Parmi les initiateurs de cette plate-forme : Mohamed Chakroun, ancien Secrétaire général de l'Union régionale de Tunis ; Salah Zeghidi, ancien Secrétaire général de la Fédération des Banques et Assurances ; Ali Ben Romdhane, ancien membre du Bureau exécutif national ; Abdennour Maddahi, ancien membre du Bureau exécutif national ; Habib Guiza, ancien Secrétaire général de l'Union régionale de Gabès ; Jounaïdi Abdeljaoued, ancien Secrétaire général du Syndicat national de l'Enseignement Supérieur ; Larbi Ben Larbi, ancien Secrétaire général de la Fédération des Finances.

La crise que traverse l'UGTT n'est ni passagère, ni légère. Il s'agit d'une crise profonde, structurelle, fondamentale, il s'agit d'une crise globale. Elle a connu son point de départ au Congrès de Sousse en 1989, après les accumulations internes et les conséquences de l'offensive engagée par le pouvoir contre l'UGTT dans la période 1984-1986. Quant aux congrès suivants ceux de 1993 et de 1999, ils ont constitué des étapes dans la confirmation et l'aggravation de la crise entamée à Sousse.

Notre conviction est qu'il ne peut être possible d'envisager la sortie d'une telle crise sans un diagnostic exact et précis des déviations qui ont marqué l'évolution de l'UGTT au cours des 12 années écoulées. Les constantes essentielles du mouvement syndical ont été en réalité abandonnées et un autre cours a été imposé à l'UGTT.

1. L'UGTT, organisation autonome, a été transformée en organisation soumise qui a accepté progressivement de s'intégrer dans l'appareil d'État, dans ses programmes et ses orientations essentielles. Ce nouveau cours a fait que l'UGTT a abandonné deux de ses fonctions majeures :

a. Le rôle critique à l'égard des politiques gouvernementales dans le domaine économique et social, ce qui l'a privée de son statut de facteur d'équilibre dans le pays.

b. Le rôle national en matière de défense des libertés individuelles et publiques, de la démocratie et des droits de l'homme. Ainsi, et alors que l'UGTT ne doit être ni l'alliée politique du pouvoir ni son adversaire politique, elle a été transformée en appendice du pouvoir.

2. Ceux qui président aux destinées de l'UGTT depuis 1989 ont transformé les directions syndicales, aux niveaux national, régional et sectoriel, de structures composées de militants animateurs des luttes sociales, en organes quasiment administratifs, gérés par des « fonctionnaires syndicaux » totalement bureaucratisés. Les relations entre les diverses structures de l'UGTT ont progressivement perdu leur caractère militant pour se transformer en relations administratives obéissant à un système hiérarchisé, fonctionnant sur la base de l'obéissance et du respect des instructions et injonctions venant d'en haut, exactement comme les choses se passent dans une entreprise ou une administration. Ce système a entraîné un super-pouvoir absolu sans contrôle et sans limites du Secrétaire général devenu une sorte de « patron de droit divin » qui agit et décide comme il l'entend, comme il est fréquent de le voir dans les entreprises ou les administrations. Ce même système a également eu pour conséquence que :

a. Le détachement syndical est devenu pour un grand nombre de dirigeants et responsables syndicaux une occasion d'obtenir des promotions à des hauts postes fonctionnels hors de leur entreprise d'origine, ce qui porte atteinte à l'autonomie et la crédibilité de l'action syndicale.

b. Les salariés fonctionnaires de l'UGTT, plus particulièrement ceux qui occupent des postes importants, ont fini par avoir un pouvoir et une influence que n'ont pas des responsables syndicaux, y compris des membres du Bureau exécutif.

3. Ce nouveau cours imposé à l'UGTT et qui lui a fait perdre son poids et son audience à l'échelle nationale a en même temps terni considérablement l'image de la Centrale syndicale dans les milieux du syndicalisme mondial, au point que de très nombreux dirigeants syndicalistes dans le monde sont atterrés par la transformation de cette prestigieuse Centrale en organisation soumise et inefficiente.

Face à la situation dans laquelle se débat notre organisation syndicale, nous pensons qu'il est de notre devoir de réaffirmer avec force notre détermination à contribuer activement, avec tous les syndicalistes sincères, à sortir de cette crise et à rétablir la crédibilité et le prestige de notre UGTT.

Nous déclarons à cet effet ce qui suit :

1. Aucune reconstruction syndicale véritable ne peut avoir lieu sans une rupture totale et radicale avec les conceptions et les pratiques qui ont perverti le syndicalisme depuis le congrès de Sousse, portant gravement atteinte à son autonomie, à sa fonction, à son positionnement social et national et remettant en cause les règles de son fonctionnement, de sa structuration, des relations entre les structures syndicales et la direction, entre les structures syndicales elles-mêmes. Cette reconstruction devra bien entendu prendre en considération les nouvelles données apparues au cours de la décennie écoulée dans le domaine économique et social, notamment les évolutions au niveau de l'entreprise économique, des techniques de gestion et de formation, la complexité des problèmes de l'emploi, etc.

2. Le dépassement de la crise actuelle n'est pas envisageable sans un bilan préalable de la situation, sans déterminer les responsabilités de tous ceux qui ont activement contribué à faire dévier le mouvement syndical de ses constantes et de ses principes et à transformer l'UGTT en une organisation soumise, inefficiente et discréditée à la fois à l'intérieur du pays et à l'extérieur.

3. Ce n'est pas à travers un Conseil national et un Congrès extraordinaire organisé et tenu sous la direction des dirigeants actuels que les syndicalistes pourraient reconstruire l'UGTT en restaurant son autonomie et sa crédibilité, les dirigeants actuels ne pouvant que « clôner » les deux congrès de 1993 et 1999 qui leur ont permis de concrétiser et de consolider le cours de la déviation, de la soumission et de l'inefficience.

4. Seule la création d'une Commission syndicale, dont les parties syndicales conviendront de la composition, pourra ouvrir la voie à un véritable renouveau de l'UGTT.

Nous lançons un appel à tous les syndicalistes fidèles à la cause syndicale, à l'histoire de l'UGTT, à ses martyrs et à ses symboles pour que nous tous, dans le cadre de l'UGTT, de l'intérieur et de l'extérieur des structures syndicales dans leur composition actuelle, nous prenions nos responsabilités en élevant publiquement notre voix, avec audace et détermination, dans cette bataille syndicale historique dont l'objectif est de restaurer l'autonomie de l'UGTT, son audience, sa représentativité, sa crédibilité, son esprit militant. Pour cela, il convient d'ouvrir un large débat autour de la situation de la Centrale syndicale, sur les voies qui permettent sa reconstruction sur la base de nos constantes et de nos principes et de toutes les exigences de la lutte syndicale démocratique, notamment la sauvegarde de l'unité du mouvement syndical.

 

Tunis, octobre 2001
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