Alternatives citoyennes
Numéro 10 - 15 septembre 2004
Culture
Islam
Réflexions à propos de L'exception islamique de Hamadi Redissi

 

Après la publication de l'intervention de Latifa Lakhdar [voir Alternatives citoyennes numéro 9 du 10 juillet dernier], nous poursuivons le débat d'idées autour de l'ouvrage de Hamadi Redissi, L'exception islamique, avec la publication de cette contribution de Neïla Jrad.

La rédaction

 

Le livre de Hamadi Redissi, L'exception islamique, possède les trois grandes qualités susceptibles d'en faire un ouvrage de référence : il est tout d'abord le livre d'un homme de culture qui met à la disposition du lecteur une masse importante et diversifiée d'informations à caractère historique, philosophique et politique ; il est ensuite celui d'un analyste qui exerce sa réflexion critique sans fixer de limites - idéologique, culturelle ou politique - à sa pensée, ce qui l'amène à poser les prémisses solides du noyau théorique d'une critique radicale de l'islam ; il est enfin celui d'un intellectuel courageux qui ose, en pays d'islam, construire cette critique radicale sur un sujet quasi-tabou puisque considéré comme relevant, non seulement du sacré mais plus, de l'appartenance identitaire et culturelle.

Ce sont ces trois qualités essentielles qui font non seulement de ce livre le premier du genre en Tunisie mais, plus encore, qui ouvrent enfin le débat sur le couple islam/politique. Car l'intérêt de Hamadi Redissi pour l'islam en tant que « type culturel ou anthropologique », selon ses propres termes, n'est pas un intérêt purement spéculatif et intellectuel ; l'auteur n'est pas seulement animé par la lumière de la Raison qui guida un Rousseau, un Hobbes, un Spinoza ; non, à l'origine de la réflexion, il y a une préoccupation d'ordre politique qu'il énonce en ces termes, dès le début de l'ouvrage : « ce n'est qu'en islam que la théologie politique fondée sur l'origine divine du Pouvoir, continue à structurer en grande partie l'espace social et à peser sur l'élaboration d'une théorie de la Liberté Universelle et de la Tolérance Civile ».

Et le constat, pour les pays musulmans, est en effet écrasant :

1. Une « modernité vécue dans une incroyable schizophrénie épistémologique » qui porte en fait la peur de tout ce qui se rapporte à cette modernité : l'Occident, la Démocratie, la Femme.

2. « Une violence endémique » qui ronge le monde musulman au-dedans : « il l'expulse par moment spectaculairement dans le défouloir du monde » mais le plus souvent, elle s'exerce, de l'intérieur même du monde, sur un individu « pris en tenaille entre d'une part des clivages sociaux post-modernes, et d'autre part l'allégeance holiste et supra-étatique à une Umma ».

3. Des États garants de l'islam et une loi sacrée, la Chariaa, qui demeure la source principale et parfois unique de la législation. Cette conception de l'État, loin de soustraire la société à l'emprise de la religion, l'y maintient, empêchant l'accès à une citoyenneté réelle.

4. Ces États qui portent l'empreinte de la tradition islamique sont, sur le plan économique, des États prédateurs et rentiers qui n'ont que les apparences du capitalisme sans en assumer les connotations indissociables : une libéralisation réelle avec le développement des valeurs de travail et de démocratie.

5. Sur le plan démocratique, la carence est quasi-totale puisque « sur les 120 pays démocratiques, selon Freedom House, ne figure aucun pays arabe » ; dans l'ensemble « les pays arabes sont soit franchement autoritaires, soit piétinent dans ce qu'on a appelé une pseudo-démocratie » et le « diagnostic peut s'étendre aux pays non arabes ».

De ces constats, l'auteur tire une série d'interrogations dont la somme constitue ce qu'il appelle « l'exception islamique » : pourquoi l'islam est-il la dernière religion qui refuse de libérer le politique de l'emprise du religieux ? Pourquoi est-il le seul à refuser la démocratisation ? Pourquoi est-il le seul à s'estimer en conflit permanent avec l'Occident ? Pourquoi est-il le dernier à ne pas vouloir banaliser le religieux ?

La thèse de l'exception islamique est fractionnée en sept sous-thèses qui portent toutes le caractère de « l'exception » (culturelle, idéologique, théologique, militaire, économique...). Je n'en relèverai que quelques traits saillants comme autant de particularités de l'islam comme religion :

  • Une posture de juste milieu qui, dès les premiers temps de l'islam, veut concilier entre « les thèses minimalistes et les thèses maximalistes » et, depuis la Nahdha, entre tradition et modernité et qui n'a produit qu'une « semi modernité hésitante, ambivalente, inachevée » et cette « schizophrénie épistémologique » dans laquelle nous vivons.
  • Un fondamentalisme qui, loin de constituer, comme ce fut le cas pour le christianisme un temps, une étape de la Réforme, « accompagne l'histoire de l'islam quand il ne s'y identifie pas » prenant des formes mutantes selon les époques.
  • Une « théorie de la guerre sainte, légale et juste » prenant différentes formes selon les périodes historiques, Jihad actif, Jihad défensif, Jihad pacifié lorsque les États musulmans n'ont plus eu les moyens de guerroyer mais qui fait se maintenir une exception guerrière par la persistance des États militaires et le mythe du combattant, voire du martyr, dans l'imaginaire populaire.
  • Une « sublimation du combat pour la foi » qui débouche sur de multiples expressions de la violence dont fourmille l'histoire islamique, qui vont de l'assassinat à la terreur et aboutissent à ce sacrifice de soi qui fait du croyant un martyr.
  • Un islam « spirituel et temporel, État et Cité, Individu et Société, culte et rapports sociaux » et un livre sacré « copie d'un archétype céleste », créant un système qui se suffit à lui-même et s'institue comme « auto référent, auto suffisant ».
Ces particularités que Hamadi Redissi appelle « exceptions » sont donc, pour l'auteur, à l'origine des carences de modernité et de démocratie en pays musulmans. Et l'effort de réformisme et d'Ijtihad, dont certains penseurs de la Nahdha sont à l'origine pour faire accéder le monde musulman à la modernité et lui faire récupérer six siècles de retard sans le couper de sa religion, a montré ses limites. En effet, s'inspirant de la thèse de A. Laroui, l'auteur de L'exception islamique montre que le réformisme musulman, qui était porteur, au XIXe siècle des ces trois figures que sont le clerc, le libéral et le technophile, n'a finalement fait émerger que la figure ambiguë du clerc, c'est-à-dire du réformateur musulman au détriment de celle du libéral - porteur du projet politique libéral mais marginalisé comme « acculturé » - et du technophile - porteur du projet technique et scientifique. La prédominance de la figure du clerc a maintenu l'islam comme idéologie garante du politique et comme mythologie sociale ; la « trahison des clercs », en menant à toutes les compromissions politiques avec l'islam, a empêché et la démocratisation et l'accès à des valeurs qui caractérisent aujourd'hui la modernité, constituant la fissure par laquelle s'est imposé « ce nouvel intellectuel » qu'est l'islamiste.

Si Hamadi Redissi achève son livre sur cette note plutôt pessimiste, c'est sans doute pour insister sur l'idée qu'il est temps d'en finir avec le projet réformiste de l'islam - tenté de multiples façons en pays musulmans - avec cette libéralisation de l'islam - malgré tout dominant en islam moderne - qui a montré ses limites puisqu'il a échoué à réformer les moeurs et la politique du fait qu'il a été « trop islamique et insuffisamment moderne ». Pour cela, l'auteur nous indique les lignes de force d'une alternative susceptible de construire une société plus juste et moins médiévale :

1. Cesser de surestimer l'islam par rapport aux autres monothéismes en acceptant l'idée que la sécularisation n'est pas reniement de la foi mais « processus historique inéluctable attaché à tout monothéisme ».

2. Déclarer obsolètes Jihad et Ijtihad.

3. Créer les conditions structurelles et culturelles de la démocratie en :

  • libérant l'économie de l'hypothèse rentière par la valorisation du travail, l'esprit de compromis et de négociation entre « les acteurs du champs politique » ;
  • développant la société civile et l'État de droit par le développement des classes porteuses de la démocratie (bourgeoisie, classes moyennes, intellectuels éclairés, femmes).

4. Adopter une posture universaliste par l'accès aux Lumières en tant que « disposition d'esprit à la liberté » et « pensée en progrès ».

On pourrait reprocher à ce livre quelques défaillances : un certain éclectisme, trop de digressions à caractère historique voire anecdotique qui font perdre de vue, par moment, le déroulement de la pensée de l'auteur et rendent la lecture ardue. Mais, la critique qui me paraît la plus importante relève de l'utilisation de ce concept d'« exception » dont la redondance est assez surprenante : en effet, si un concept n'a d'intérêt que dans la mesure ou il apporte plus de clarté et de pertinence à l'analyse, cela ne me paraît pas être le cas ici : non seulement il n'ajoute rien à l'analyse de l'islam mais de plus, il introduit comme une fausse note et parfois même un malentendu. Car dire que le monde musulman « fait aujourd'hui exception » sur tous les plans dont a parlé Hamadi Redissi, on ne peut qu'y souscrire ; mais inscrire l'exception comme une particularité génétique, un ADN en quelque sorte de l'islam, non seulement condamne un projet socialement et culturellement émancipateur par un déterminisme qui lui est supérieur mais de plus me paraît théoriquement inexact. Bien au contraire, l'islam, ce troisième monothéisme, a un air de famille très prononcé avec les deux autres qui l'ont précédé et des caractéristiques communes fondamentales, à savoir :

  • Un livre sacré, seule et unique référence à la parole divine (sinon chaque monothéisme se serait fondu dans le suivant)
  • Une morale individuelle mais aussi sociale avec l'ambition d'organiser la société politique (il aura fallu un siècle de pensée rationaliste en Europe et une révolution pour écarter le religieux du politique)
  • Des visées expansionnistes par la parole et par la guerre, qui portent toutes une violence ouverte ou larvée (qu'on se rappelle non seulement les croisades mais les massacres entre protestants et catholiques et les missions d'évangélisation qui ont accompagné ou procédé les processus coloniaux)
  • L'intolérance qui et que produit le dogmatisme religieux et la violence dont elle est porteuse et dont nous sommes malheureusement trop souvent spectateurs aujourd'hui encore

Si le monde musulman fait aujourd'hui « exception », c'est justement en ce que l'islam est passé d'un socle religieux à un socle culturel et anthropologique et que cela n'a pu avoir lieu que parce que l'islam réformiste, en cherchant à adapter l'islam au monde moderne, l'a maintenu dominant dans la société, ôtant toute possibilité à la collectivité de construire le projet politique et social.

La deuxième critique déjà émise par Latifa Lakhdar dans sa lecture de L'exception islamique relève davantage, à mon sens, d'une interrogation que je formulerai en ces termes : à prendre l'islam comme unique clé d'explication généralisée à tout le monde musulman, Hamadi Redissi ne s'est-il pas fait piéger, à son détriment sans doute, par l'enfermement qu'il dénonce ? Ne s'est-il pas fait piéger par la Umma islamique en négligeant les histoires spécifiques de ces peuples qui, de l'Asie au Maghreb, du monde arabe à l'Afrique, sont aussi les histoires spécifiques de rapports de force sociaux et politiques et de cultures profondes qui ont donné à l'islam des visages sensiblement différents ?

Ces critiques, et d'autres encore certainement, permettent toutefois d'ouvrir ce débat latent depuis de nombreuses années en Tunisie, autour du rapport islam et politique, débat qu'il faudra bien affronter un jour si nous nous préoccupons du devenir de notre société et de lever cette chape de plomb qui pèse sur tous ceux et celles qui, comme Hamadi Redissi, sont animés d'une « disposition d'esprit à la liberté ».

 

Neïla Jrad
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