Alternatives citoyennes
Numéro 0 - 20 mars 2001
Dossier
Politique
En quête de sens :
l'indépendance à la lumière d'un dialogue avec Shahid el Shahed

 

Voilà aujourd'hui 45 ans que la Tunisie a accédé à l'indépendance.
De la colonisation, je ne garde qu'un souvenir. Assez vague quant à sa réalité, mais fort quant à la manière dont il m'a affecté. Il me faut reconnaître que je n'ai pas le sens du détail et de la précision. Ce souvenir est celui de ma première année, ou peut-être même de mes deux premières années à l'école. Car, natif de 1948, année de la promulgation de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, ma première inscription scolaire remonte à l'automne 1954. Ma mère, ayant cru bien faire, m'inscrivit dans une école française. Quand je me replonge dans cette période, une image me revient : je me revois le dos courbé. Expression d'une honte enfouie. Oui, j'étais pauvre et arabe. Ce désir de me dérober au regard des autres - de mes camarades et de mes instituteurs français - , je crois qu'il reflétait une honte qui n'était pas seulement mienne, mais qui était largement répandue parmi mes compatriotes. Nous étions étrangers dans notre propre pays, nous nous sentions dominés, inférieurs.

De ce sentiment permanent d'infériorité et d'étranger, j'ai été clairement délivré grâce à l'indépendance.

Au fur et à mesure que j'avance dans l'âge, notamment au cours de ces dernières années, j'ai tendance à consacrer des moments de plus en plus longs et de plus en plus intenses au recueillement à la mémoire de ceux qui, de leur vie, ont payé le prix de ma libération. D'aucuns disent qu'au-delà de la cinquantaine, les hommes deviennent de plus en plus mièvres. Peut-être... Mais je crois bien qu'il y a d'autres raisons à mon recueillement à la mémoire des martyrs, un recueillement qui prend de plus en plus l'allure d'un rite religieux.

À l'approche de ce 45e anniversaire, c'est devenu une obsession. À telle enseigne que m'est apparu Shahid el Shahed. Oui, Shahid el Shahed, l'image du Martyr Témoin (ou Observateur). Shahid fait partie de ces manifestants morts sous les balles de l'armée française le 9 avril 1938. Il n'est pas mort accidentellement. C'est un militant nationaliste, un vieux de la vieille, qui n'a jamais hésité à s'exposer aux dangers pour préserver sa dignité d'être humain, de Tunisien. Et qui, ce faisant, a préservé la nôtre, nous, les générations suivantes.

« Qu'as-tu à vouloir me ressusciter ? » me dit-il en m'obervant droit dans les yeux.

Surpris, interloqué, puis hésitant, je lui murmure : « Je voulais faire revivre votre mémoire, vous exprimer mon admiration et mon immense gratitude. C'est à vous, à vous et à vos semblables que je dois, que tous mes compatriotes et moi devons notre libération, notre indépendance. Grâce à vous, mon dos n'est plus courbé. »

« Parle-moi de l'indépendance » dit-il.

« Après ta mort, lui répondis-je, d'autres ont poursuivi ton combat. Dix-huit ans plus tard, notre pays est devenu un pays indépendant, souverain. En octobre 1961, le dernier soldat français quittait le sol tunisien ; en mars 1964, plus aucune terre agricole tunisienne n'était exploitée par un étranger. Mais il ne faut pas pour autant croire que de nouvelles formes de dépendance, plus pernicieuses celles-ci, ne soient pas à l'oeuvre ». Je recherchais mes idées pour expliquer ces phénomènes complexes. Il interrompit le cours de ma pensée et me demanda, sur un ton impératif : « Parle-moi du Parlement ».

Je ne compris point le sens de sa question et demeurai silencieux. Dans mon regard, perçait une gêne.

Plus précis, plus agressif, il me déclara : « Le dernier mot que mes camarades et moi avions sur les lèvres avant de tomber était Parlement tunisien ! Où en êtes-vous 63 ans après notre mort ? »

Un froid me traversa le dos. 63 ans ! Je restai coi.

Percevant mon désarroi, il poursuivit : « Parlement tunisien ! était un condensé pour exprimer notre aspiration, notre revendication de longue date d'un régime de droit où tous les Tunisiens seraient libres de parler et de croire, des êtres dignes, délivrés de la terreur et de la misère. La souveraineté a toujours été pour nous, de manière indissoluble, la souveraineté de la Nation et celle du Peuple. La souveraineté de la Nation, c'est l'expression de notre identité collective. La souveraineté du Peuple, c'est l'expression et le respect de sa volonté à travers le libre choix de ses gouvernants. Parlement tunisien ! était un condensé pour exprimer notre revendication de longue date d'une Constitution garantissant la séparation des pouvoirs et l'indépendance de la justice ».

Après un court silence, il me fixa dans les yeux et reprit : « Où en êtes-vous ? ».

De nouveau, mon dos se mit à se courber.

Mahmoud Ben Romdhane
Professeur d'Économie à l'Université de Tunis.
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